Les Neutrinos : les messagers du cosmos.
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- 23 mars 2019
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Dernière mise à jour : 27 mars 2019
"les neutrinos sont les dépositaires d'informations sur le fonctionnement interne des astres. En effet, leur faible capacité à interagir avec la matière leur permet de s'échapper du cour des étoiles, et donc de la première d'entre elles, le Soleil, sans en être autrement affectés. Parce qu'ils sont neutres, ils se jouent des champs magnétiques qui existent entre les galaxies et suivent donc des trajectoires rectilignes qu'on espère remonter jusqu'aux phénomènes ou aux objets qui leur ont donné naissance pour mieux les comprendre. "

l y a deux ans, en Antarctique, des physiciens suisses capturaient un “neutrino”, provoquant une vague d’admiration auprès du monde scientifique. Si l’existence de ces particules élémentaires a été envisagée dès les années 30 et qu’elles ont officiellement été découvertes en 1956, elles demeuraient abstraites et secrètes. Désormais, leur pouvoir s’apprête à modifier notre vision du monde et de la galaxie. En effet, les neutrinos se forment dans les étoiles ou les rayons cosmiques qui inondent notre atmosphère, se dotant d’une énergie ultra-puissante qui, arrivée parmi nous, traverse… nos propres corps à la vitesse de la lumière.
« Parmi toutes les particules élémentaires qui constituent la matière, les neutrinos sont les plus mystérieuses. Une meilleure connaissance de leurs propriétés pourrait nous ouvrir une porte sur une nouvelle physique. »
Comme beaucoup de physiciens, Christine Marquet, du Centre d’études nucléaires de Bordeaux Gradignan1, ne cache pas sa fascination pour les neutrinos. Depuis que leur existence a été prédite en 1930, puis confirmée en 1956, les scientifiques ont multiplié les expériences et découvert de nombreuses propriétés de ces particules. Mais bien des questions les concernant demeurent encore aujourd’hui, dont les réponses promettent de révolutionner nos connaissances sur la matière et l’Univers.
"Seul un neutrino sur dix milliards traversant la Terre parvient à interagir avec un atome."
Produits au cœur des étoiles lors des réactions de fusion nucléaire, ou dans l’atmosphère sous l’effet de la collision des rayons cosmiques (des particules de haute énergie venues de l’espace), les neutrinos sont à la fois très abondants mais aussi très discrets : ils interagissent si peu avec la matière qu’ils traversent tout sur leur passage. Ainsi, des milliards d’entre eux nous traversent toutes les secondes sans produire le moindre effet, et seul un neutrino sur dix milliards traversant la Terre parvient à interagir avec un atome.
Cette particularité, combinée à une masse extrêmement faible, et une charge électrique nulle, a longtemps conféré aux neutrinos une dimension insaisissable. Pour pouvoir en capturer, les physiciens ont été obligés de construire d’immenses détecteurs composés de plusieurs milliers de tonnes d’un matériau cible, un liquide la plupart du temps. Ainsi, le détecteur Super-Kamiokande au Japon, le plus grand au monde actuellement, mesure 40 mètres de haut pour 40 mètres de diamètre et contient 50 000 tonnes d’eau. La détection se fait de manière indirecte: lorsqu’un neutrino interagit avec un atome dans l’eau, des particules chargées sont produites qui à leur tour émettent de la lumière. C’est cette lumière que des milliers de capteurs enregistrent dans le réservoir.
La particule aux trois saveurs
Des neutrinos, on sait aussi qu’ils existent sous trois états différents ou trois « saveurs», comme le disent les physiciens : électronique, muonique et tauique. Et, chose étonnante, ils sont capables de passer spontanément d’une saveur à l’autre au cours de leur déplacement. Ce sont même les seules particules élémentaires douées de cette propriété, appelée « oscillation ».
Ce phénomène a été mis en évidence par les détecteurs Super-Kamiokande en 1998 et Sudbury Neutrino Observatory (SNO) au Canada en 2001, grâce à l’observation de neutrinos en provenance de l’atmosphère pour l’un et du Soleil pour l’autre. À l’époque, on enregistrait un manque de neutrinos d’un certain type en provenance de ces deux sources par rapport à ce que prévoyait la théorie. Les résultats ont montré qu’en fait, les neutrinos ne disparaissaient pas, mais qu’ils se métamorphosaient d’un type à un autre avant d’arriver sur Terre. De nombreuses autres expériences ont suivi, dont certaines en France, qui ont toutes confirmé le phénomène. Cette fois, les détecteurs capturaient des neutrinos, non pas d’origine naturelle, mais ceux produits par les centrales nucléaires en fonctionnement normal ou ceux émis par des accélérateurs de particules. En contrôlant ainsi la source, on a pu mesurer avec plus de précision les paramètres de ces oscillations, en particulier la probabilité qu’a un neutrino de passer, à un instant donné, d’une certaine saveur à une autre.
Le résultat majeur de ces expériences est que ce transformisme des neutrinos ne peut s’expliquer que parce qu’ils ont une masse. Une énorme surprise car « d’après le Modèle standard, le cadre conceptuel qui décrit toutes les particules et leurs interactions, les neutrinos ne devaient pas en avoir. C’est une faille dans la théorie, le signe qu’il faut revoir notre modèle, ou tout du moins le compléter », note Michel Gonin, chercheur au Laboratoire Leprince-Ringuet.
D’ores et déjà, de nombreuses extensions théoriques ont vu le jour pour tenter d’expliquer l’origine de la masse des neutrinos et comprendre pourquoi elle est aussi petite puisqu’elle fait un millionième de celle de l’électron tout au plus. Les théoriciens rivalisent ainsi d’imagination pour trouver des alternatives au mécanisme dit « du boson de Higgs », découvert au LHC en 2012, qui apporte la masse aux autres particules mais qui ne fonctionne pas pour les neutrinos. Pour pouvoir trancher entre ces différents scénarios, il faudrait notamment savoir la masse exacte du neutrino, toujours inconnue aujourd’hui. « Les expériences qui s’intéressent aux oscillations ont permis de mesurer l’écart entre les masses des trois types de neutrinos, mais pas la masse absolue de chacun d’entre eux », précise Dominique Duchesneau, du Laboratoire d’Annecy de physique des particules (Lapp)3.
Pour déterminer cette masse, les physiciens doivent s’intéresser à un autre processus : la désintégration radioactive dite « bêta » de certains noyaux atomiques, du tritium notamment. Au cours de la réaction, un neutrino et un électron sont émis, ce dernier emportant quasiment toute l’énergie issue de la transformation du noyau. Tout l’enjeu consiste alors à mesurer avec précision l’énergie de l’électron et à la comparer à l’énergie de la désintégration, la différence, infime, correspondant à la masse du neutrino. Pour le moment, aucune expérience n’a atteint un degré de précision suffisant pour mesurer cette masse, mais les physiciens travaillent d’arrache-pied pour améliorer la sensibilité de leurs instruments.
Quid des antineutrinos ?
Autre question soulevée par les neutrinos et qui menace, elle aussi, de remettre en cause le Modèle standard: le neutrino est-il sa propre antiparticule ? Les physiciens le savent bien : à chaque particule de matière, on peut associer une particule d’antimatière, image miroir de celle-ci, de même masse mais de charge électrique opposée. Ainsi, au cours de certains phénomènes, des antiélectrons, de charge positive, sont créés en même temps que des électrons, de charge négative. Mais les neutrinos étant dénués de charge électrique, la question se pose de savoir si neutrino et antineutrino ne font qu’un. Si c’était le cas, ce serait la seule particule de matière possédant une telle propriété qu’il faudrait alors expliquer.
De nombreuses extensions théoriques ont vu le jour pour expliquer la masse des neutrinos et comprendre pourquoi elle est aussi petite, puisqu’elle fait un millionième de celle de l’électron tout au plus..
Pour vérifier cette hypothèse, les physiciens se penchent là encore sur un processus de désintégration atomique, mais beaucoup plus rare que la radioactivité bêta: la désintégration dite « double bêta ». Cette fois, deux électrons et deux neutrinos sont émis au cours de la réaction. En réalité, les chercheurs tentent d’observer un type particulier de ce processus : une désintégration double bêta au cours de laquelle aucun neutrino ne serait émis. Paradoxalement, l’existence de ce phénomène serait la preuve incontestable que le neutrino est sa propre antiparticule. Plusieurs équipes se sont lancées dans ce défi, sans succès pour le moment. Pas de quoi décourager pour autant les physiciens qui préparent déjà la suite.
En France, par exemple, au Laboratoire souterrain de Modane, un nouveau détecteur baptisé SuperNemo, et dans lequel sont impliqués des chercheurs du CNRS, est en construction. Il prendra la relève de Nemo3, qui a fonctionné de 2003 à 2011. « Pour se donner plus de chance d’observer ces désintégrations, nous avons augmenté la taille de la source radioactive, qui passera de 10 kilos à 100 kilos dans sa version définitive. Nous avons aussi réduit considérablement la radioactivité résiduelle émise par le matériau du détecteur pour éviter qu’elle ne vienne fausser les mesures et nous avons amélioré la précision sur la mesure de l’énergie des particules à détecter », détaille Christine Marquet, porte-parole de la collaboration internationale SuperNemo.
Des neutrinos stériles
La liste des bizarreries du neutrino ne s’arrête pas là. Il y a quelques années, un déficit a été observé dans le flux de neutrinos produits par les centrales nucléaires. Pour l’expliquer, plusieurs hypothèses ont été avancées, dont l’une ne manque pas d’intriguer : la présence d’un quatrième type de neutrinos, en plus des trois autres saveurs.
Les neutrinos pourraient aussi apporter l’explication à l’un des plus grands mystères qui soit : pourquoi l’Univers est-il fait uniquement de matière, et pas d’antimatière ?
Beaucoup plus massif que les autres, ce nouveau neutrino interagirait encore moins avec la matière ordinaire, d’où son nom de neutrino « stérile ». Le déficit observé s’expliquerait ainsi par le fait que certains neutrinos se seraient transformés en neutrinos stériles, qui resteraient eux indétectables. Qui plus est, le neutrino stérile a d’autres vertus pour les théoriciens. Il pourrait intervenir dans certains mécanismes pour expliquer pourquoi les neutrinos sont si légers. Et parce qu’il est très massif, il pourrait aussi être un candidat à la matière noire, cette composante de l’Univers représentant plus de 25 % de son contenu, mais dont la nature reste inconnue.
Là encore, la présence d’un quatrième neutrino serait un cas unique dans le monde des particules élémentaires, confirmant encore un peu plus le rôle clé des neutrinos pour explorer de nouveaux territoires en physique. Mais la prudence reste de mise. « Une explication plus simple serait que le modèle qui décrit les processus de fission dans un réacteur et à partir duquel on calcule le flux de neutrinos présente une erreur », précise Dominique Duchesneau. Plusieurs expériences, dont Stereo en France et SoLid en Belgique, auxquelles participent des chercheurs du CNRS, regardent de près le phénomène. D’ici deux ans, elles devraient être en mesure de dire s’il faut continuer ou non à suivre la piste du neutrino stérile.
En plus de mettre à mal les fondements actuels de la physique des particules, les neutrinos pourraient aussi apporter l’explication à l’un des plus grands mystères qui soit : pourquoi l’Univers est-il fait uniquement de matière, et pas d’antimatière ? Au moment du Big Bang, en effet, des quantités égales de matière et d’antimatière auraient dû être créées, avant de s’annihiler mutuellement, dis- paraissant toutes deux dans une bouffée d’énergie. Quelque chose a donc fait pencher la balance d’un côté. Et d’après les physiciens, ce déséquilibre primordial devrait se manifester par un comportement différent entre les particules de matière et les particules d’antimatière, ce qu’on appelle la « violation de la symétrie CP ». « Cette violation a déjà été observée pour les quarks, mais elle n’est pas suffisante pour expliquer le déséquilibre initial. Avec les neutrinos, ce serait différent : la mesure des oscillations nous suggère qu’ils pourraient engendrer suffisamment de violation pour nous permettre de résoudre le mystère, se réjouit Anatael Cabrera, du laboratoire Astroparticule et cosmologie4. Encore faut-il parvenir à mettre en évidence le phénomène.
source : https://lejournal.cnrs.fr/articles/les-physiciens
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